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Sauver le Refuge de l'Aigle

Le dernier refuge historique des Alpes, situé dans le Parc National des Écrins, va-t-il disparaître ? La Fondation Petzl soutient l’association des Amis du Refuge de l’Aigle pour sauver cet élément hautement symbolique de l’alpinisme et de l’odyssée de la montagne du siècle dernier. Projet soutenu depuis 2006.

 
 

refuge de l'aigle


 

 

photo : Colin Samuels

De nombreux refuges alpins ont disparu ces dernières années sous la pression de la modernité et de la rentabilité. Le refuge de l’Aigle, niché sur un éperon rocheux à 3 450 m d’altitude dans le massif de l’Oisans, a vu passer depuis bientôt un siècle, certaines des plus grandes figures de l’alpinisme. Le CAF - qu’il faut maintenant appeler Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne - a décidé en 2002 de procéder à la destruction du refuge afin de laisser la place à un bâtiment plus spacieux, plus confortable. C’était sans compter la pugnacité d’une petite association, les Amis du refuge de l’Aigle, emmenée par Jean Berriot, son Président, lui-même un ancien gestionnaire de refuges au sein du CAF.
 

Interview

Christophe Migeon, journaliste, interviewe Jean Berriot :

Quelle est l’histoire de ce refuge ?
Jean Berriot : Le refuge de l’Aigle a été construit en 1910 avec des matériaux montés à dos d’homme. C’est l’un des plus hauts, des plus difficiles d’accès du massif de l’Oisans. Il a été conçu à l’origine comme un abri pour les équipes qui rentraient trop tard de leur traversée des arêtes de la Meije (3983 m pour le sommet). Aujourd’hui, sa vocation est détournée : la majeure partie des alpinistes redescendent dans la vallée après la traversée. La plupart des nuitées, environ 80 %, sont effectuées par des gens qui partent en fait grimper dans la Meije orientale (3850 m).

En quoi sa destruction pose t-elle un problème ?
Jean Berriot : Il s’agit tout simplement du dernier vieux refuge encore en activité des Alpes françaises. Quelques uns sont sans doute aussi âgés voire plus, mais ils sont à l’abandon. L’Aigle est le dernier de sa race, et c’est en cela que c’est grave. Pour moi, c’est un peu comme détruire une chapelle romane ou un aqueduc. Il s’agit là du respect de la culture et du patrimoine de montagne, du travail des Anciens.

Votre démarche n’est-elle pas empreinte d’une certaine part de sentimentalisme désuet ?
Jean Berriot : Il ne s’agit pas seulement de nostalgie. Il règne au sein du bâtiment actuel une ambiance simple et rustique, que j’irais jusqu’à qualifier d’authentique. Ce refuge est une leçon de montagne à lui seul : il faut partager son espace exigu, s’y serrer les uns aux autres, c’est un véritable abri contre le froid et le vent. Et en même temps, c’est une structure si légère qu’on n’a pas vraiment l’impression d’être séparé de la montagne. J’ai fréquenté bon nombre de refuges dans ma vie. Nulle part ailleurs, je n’ai pu éprouver ce curieux sentiment.
Par ailleurs, nos soutiens sont nombreux et divers. Des personnalités comme les alpinistes Christophe Moulin, des politiques comme le député des Hautes-Alpes Joël Giraud, le vice-président du conseil général Gérard Fromm ou encore le philosophe Michel Serres nous soutiennent et je n’ai pas l’impression que le sentimentalisme soit le moteur de leur action. Le regretté René Desmaison était aussi l’un de nos plus ardents partisans. Je l’entends encore me dire : « Il ne faut pas toucher au refuge de l’Aigle, il fait partie de la Meije. Le détruire serait une erreur considérable ! »
Jean-Jacques Eleouet, Secrétaire Général de la Fondation Petzl : Au-delà de la simple sauvegarde de ce refuge, la Fondation Petzl espère apporter une contribution à la réflexion sur l’avenir du tourisme en montagne par l’adaptation des moyens d’accueil en général. A terme, nous souhaiterions orchestrer un inventaire du patrimoine montagnard sur tout l’arc alpin. Ce recensement qui serait le plus global possible, inclurait au delà des refuges, les cabanes, les abris de bergers mais aussi le patrimoine immatériel et celui, abondant, du 20ème siècle.
Ce projet ambitieux est à mon avis la condition première pour répondre aux enjeux de sauvegarde, de protection raisonnée et de maintien de l’attractivité de ces espaces de nature pour les générations futures.

Le refuge actuel, avec ses 19 places, semble tout de même saturé et obsolète. Le CAF n’a-t-il pas raison de vouloir ouvrir la montagne au plus grand nombre en proposant un refuge d’une capacité supérieure ?

Jean Berriot : La fréquentation annuelle n’augmente pas, et le refuge est loin d’être en état de saturation permanente. Le CAF défend le projet d’un véritable petit hôtel d’une trentaine de places, avec notamment trois toilettes qui fonctionneraient à l’eau. Or il n’y a pas d’eau là-haut. Le refuge actuel ne fonctionne qu’avec de la neige fondue. Le nouveau nécessitera des volumes d’eau bien plus importants. Et au mois d’août, pic de fréquentation, il n’y a plus de neige. Et que va-t-il advenir des effluents ? Ce projet est une aberration écologique.
Nous proposons plutôt de construire un autre refuge vers le Col du Bec à 3 200 m, entouré de ruisseaux, à l’abri des avalanches et qui présenterait l’avantage de réduire de 400 m la très longue montée au refuge actuel (1 800 m).

Même l’actuel gardien du refuge, Alain Troadec, est partisan de la rénovation du site, arguant que ceux qui veulent conserver le refuge en l’état, ne passent pas comme lui cinq mois de l’année là-haut.

Jean Berriot : C’est normal. Un gardien de refuge veut toujours un outil plus moderne et gagner plus rentable. Ses conditions de vie ne sont pas plus difficiles que celles du refuge du Pavé ou du refuge de Bans, dont le gardien dort toujours dans la cuisine. Il ne faut pas oublier non plus que les alpinistes, qui font en moyenne cinq ou six courses dans l’année et ont l’habitude de fréquenter des « refuges standards », viennent aussi pour l’originalité de l’Aigle.

Quelle a été votre démarche pour sauver le refuge ?
Jean Berriot : Pendant presque 10 ans, j’ai été responsable de la commission des refuges du CAF de Briançon. Les 11 refuges dont je m’occupais m’ont permis d’acquérir une bonne connaissance pratique de ce milieu non seulement en tant qu’alpiniste mais aussi comme gestionnaire. En 2002, j’ai appris que le refuge de l’Aigle allait être détruit. J’ai immédiatement fait un rapport sur les dangers de ce projet et l’ai soumis aux plus hautes instances du CAF et du Parc des Ecrins, gestionnaire du site.
N’ayant jamais reçu la moindre réponse ni commentaire, j’ai crée l’association des Amis du refuge de l’Aigle en 2004, afin dans un premier temps de faire classer le refuge « monument historique » avec le concours du député Joël Giraud. Nous avons échoué sur ce point. Quand la direction du Parc des Ecrins a donné son accord au CAF, nous avons demandé un moratoire sur les travaux au tribunal administratif. Après avoir été déboutés, nous nous sommes pourvus en cassation, ce qui a été rejeté également,en mars 2008, pour une histoire de forme.

Dans ce cas, le combat n’est-il pas déjà perdu ?
Jean Berriot : Pas du tout ! Car de son côté, le CAF a de plus en plus de mal à recruter ses adhérents et se trouve confronté à de sérieux problèmes financiers. Les caisses de l’Etat sont également vides, ce qui fait que le budget nécessaire au projet (plus de 800 000 €) est loin d’être garanti. Officiellement, la démolition a été reportée à une date indéterminée. Nous restons cependant très vigilants, car le CAF a affirmé à plusieurs reprises que le refuge était constamment en surfréquentation. C’est totalement faux.
Parallèlement à cela, nous demandons maintenant au Ministère de l’Ecologie que le site soit classé – et pas seulement « inscrit » comme il l’est aujourd’hui. Ce sera une protection supplémentaire, même si cela n’élimine pas complètement les risques d’une destruction. Nous sommes plutôt bien partis sur ce point. Nous avons lancé par ailleurs une pétition sur notre site Internet demandant un moratoire sur les travaux. Elle a déjà recueilli plus de 2 400 signatures.

Comment la Fondation Petzl vous a-t-elle aidé ?
Jean Berriot : Notre plus gros problème était d’attirer l’attention des média. La presse restait muette sur ce sujet, sans doute estimait-elle que c’était un combat d’arrière-garde qui n’était pas trop dans l’air du temps. En 2004, j’ai fait une grève de la faim de 8 jours afin de porter notre cause à l’attention du grand public. Le CAF a été très gêné par cette affaire, d’autant que je suis resté 40 ans dans leurs rangs, mais cette histoire a eu le mérite de lancer l’association. Paul Petzl s’est intéressé personnellement à notre opération dès 2004 et nous a offert 7 000 posters que nous avons placardés un peu partout. C’est ce qui nous a sorti véritablement de l’anonymat. Enfin, début 2008, la fondation Petzl nous a aidés à financer une campagne de presse qui nous a permis de décrocher de très nombreux articles tant dans la presse régionale que nationale.
Stéphane Lozac’hmeur, Chargée de mission à la Fondation Petzl : La campagne d’information début 2008 a mobilisé le public sur ce sujet et l’a incité à signer la pétition. Depuis, le panorama politique s’est modifié dernièrement, la plupart des élus concernés sont désormais en désaccord avec le projet du CAF. Par ailleurs le CAF n’a pas, semble-t-il les financements nécessaires. Sur la base de ces deux éléments, nous souhaitons qu’une décision sur l’avenir du refuge de l’Aigle soit rendue au plus tard l’année prochaine. Pour le plus grand plaisir du Président Paul Petzl, ce dossier permet à la Fondation Petzl de s’engager de façon militante sur le respect du patrimoine de Haute Montagne. 

 


MiniBio Jean Berriot

Naissance le 29 mai 1936
Bac technique
Instituteur puis professeur des collèges.
Pendant ses longues vacances, il aimait faire des petits boulots chez des artisans (menuisiers, mécaniciens…), une expérience qui lui a été bien profitable pour son travail sur les refuges.
A partir de 1980, chauffeur-livreur pour une coopérative de montagne.
Travaille pour la commission des refuges du CAF de Briançon de 1992 à 2002. Il doit ainsi gérer 11 refuges dont celui de l’Aigle.
Il fait une grève de la faim de 8 jours en 2004 afin d’attirer l’attention du public sur les menaces pesant sur le refuge de l’Aigle.
Son site préféré : la montagne Macchapuchhre vers le camp de base des Annapurnas au Népal. « On l’appelle aussi la queue de poisson. J’adore sa forme, élancée, un peu vrillée. Il y a ce roc, la glace, et au-dessus le ciel bleu…Cette montagne est magnifique, encore plus belle que la Meije ! »
Son personnage préféré : l’alpiniste et écrivain Pierre Chapoutot, mort en janvier 2006 dans une avalanche dans le massif de la Lauzière à l’age de 67 ans. « Les Grecs symbolisait un homme équilibré par un triangle équilatéral dont les côtés représentaient les trois courages : le courage physique, le courage intellectuel et celui du coeur. Cela correspond parfaitement à cet homme dont les positions ont vraiment inspiré celles de notre association des amis du refuge de l’Aigle.
Je souhaiterais à titre personnel que si un nouveau refuge voit le jour vers le col du Bec, on lui donne le nom de Chapoutot. »
 

 

 

picto plusEn savoir plus : www.sauvonslaigle.fr

Interview de Jean Berriot dans l'Express:Refuge de l'Aigle